Fin juillet, j'ai résilié le compte Google Workspace sur lequel tournait la totalité de ma bureautique : les mails, l'agenda, les contacts, tous les fichiers. Je me suis lancé dans 2 semaines de chantier, aucun service n'a été coupé, mon domaine n'a pas bougé d'un millimètre. Dans la foulée, le compte Microsoft que je gardais pour la visioconférence est tombé aussi... Et vous verrez que la manière dont il est tombé est plus instructive que le fait qu'il soit tombé.
Beaucoup de dirigeants tiennent pour acquis qu'on ne peut pas faire tourner une entreprise sans ces entreprises-là. Que s'appuyer sur les outils Google ou Microsoft est incontournable. C'est faux, et je peux désormais l'écrire noir sur blanc : Mon entreprise n'utilise plus aucun service Google ou Microsoft.
Quand on raconte ce genre de migration, on met le droit en avant. Le CLOUD Act, les transferts hors Union européenne, la non-conformité. C'est l'argument qui fait vendre des hébergeurs souverains, et il est exact. Mais je vais être honnête, j'ai pesé plusieurs arguments avant de décider, et celui-là est arrivé en cinquième position.
Pourquoi je suis parti, dans l'ordre réel
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La cohérence, d'abord. Je prépare une activité d'accompagnement dont la souveraineté des données est un argument central. Expliquer à un dirigeant que ses données méritent mieux qu'un hébergement sous droit étranger, en lui envoyant mes arguments depuis une adresse Gmail professionnelle, n'était pas tenable. Ce n'est pas une posture morale : c'est la première chose qu'un prospect un peu attentif remarquera.
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Le recours, ensuite. Il y a quelques années, j'ai perdu un compte Microsoft secondaire. Bloqué du jour au lendemain, jamais récupéré, aucun interlocuteur atteint. L'affaire ne m'a rien coûté — parce qu'il n'y avait rien dedans d'irremplaçable, et c'est justement ce qui la rend utile : je vous propose de la retourner. Lequel de vos comptes, fermé demain matin sans explication et sans recours, arrêterait votre activité ? Pour beaucoup de petites structures, la réponse est « ma boîte mail », c'est-à-dire un compte grand public sans contrat négocié et sans humain au bout du fil. Le risque n'est pas propre à un fournisseur : il tient au modèle. Un produit de masse ne peut pas offrir un support individuel, et ce n'est pas de la mauvaise volonté, c'est de l'arithmétique.
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Le coût, mais pas dans le sens attendu. La bonne question n'est pas « combien coûte le départ ? », c'est « qu'est-ce que je payais comme service ? ». Je quittais une édition d'entrée de gamme dont l'espace de stockage se comptait en dizaines de gigaoctets. J'arrive chez un fournisseur où le même budget mensuel m'ouvre un espace sans commune mesure, avec une messagerie d'équipe, de la visioconférence et une suite bureautique en ligne. Le calcul comptable n'a pas bougé de beaucoup. Le périmètre, si, la souveraineté et la proximité en plus.
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La sortie est annoncée simple, mais juste en théorie. Tous les fournisseurs promettent qu'on peut partir quand on veut. Pour les données, c'est vrai : tous mes mails sont redescendus sur mon ordinateur, mes contacts et mon agenda ont suivi sans problème, et mon nom de domaine, lui, n'a jamais bougé de chez son registrar OVH — j'ai seulement changé la ligne qui indique où livrer le courrier. En réalité, le travail n'était pas là. Il était dans tout ce qui s'était branché sur cette boîte mail et le cloud associé au fil des années : les automatisations qui envoyaient des messages ou écrivaient sur mon drive en mon nom, une application autorisée des mois plus tôt et oubliée depuis, des identifiants disséminés sur les postes de travail. Sortir les données, c'est une manipulation. Débrancher ce qui s'y était accroché, c'est le chantier. Voilà ce qu'aucun fournisseur ne décrit.
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Le droit, enfin. Il est solide, mais il mérite d'être présenté à l'endroit. On le formule d'habitude comme une menace : une société américaine reste contraignable par la justice de son pays, que vous ayez choisi d'être hébergé en Europe ou ailleurs — c'est juridictionnel et pas géographique. C'est exact. Mais l'argument qui m'a réellement servi est l'inverse, et il est positif : la Suisse figure parmi les pays reconnus adéquats par la Commission européenne, et la Commission écrit qu'un tel transfert ne nécessite aucune garantie supplémentaire, les échanges étant assimilés à des transmissions internes à l'Union. Ni clauses contractuelles types, ni analyse d'impact du transfert. Autrement dit, je n'ai pas seulement retiré une exposition : j'ai simplifié mon dossier de conformité. Et pour un dirigeant, la seconde formulation est nettement plus motivante que la première et ça vaut de l'or.
Chez qui je suis allé, et ce que j'ai vérifié avant de les croire
L'architecture tient en une phrase : le domaine, les serveurs de noms et le serveur de production restent chez OVH ; la messagerie, l'agenda, les contacts et le stockage partent chez Infomaniak, en Suisse. Le domaine n'est pas transféré, ce qui limite le risque : en cas d'échec, on repointe le courrier en quelques minutes.
Je précise que ceci n'est pas un comparatif, et que personne ne m'a rien demandé : je nomme mes fournisseurs parce qu'un article qui cite Google et Microsoft nommément et qui reste flou sur son propre choix ne mérite pas qu'on le lise. Le fournisseur retenu produit un argumentaire de souveraineté très construit. Je l'ai regardé avec mes propres constats plutôt qu'avec sa brochure, et le résultat est plus nuancé que le discours.
Sur le recours, l'argument tient. Le seul blocage de compte que j'aie subi pendant ce chantier n'est pas venu de Google : il est venu du nouveau fournisseur, et c'était juste un blocage technique survenu après l'activation d'une double authentification. Résolu en 7 minutes après un appel au support technique. Le blocage n'est pas le sujet : ce qui compte, c'est qu'il y avait quelqu'un à joindre.
Sur la réversibilité, l'argument est vrai mais mal formulé. Les standards ouverts facilitent la sortie des données — ce qui, on l'a vu, n'est pas le sujet. Le sujet, c'est de rebrancher les fils au bon endroit.
Sur le modèle économique, l'argument est le plus vérifiable de tous — et c'est celui que je vous invite à contrôler chez n'importe quel prestataire, en quinze minutes de lecture. Un fournisseur dont les revenus viennent des entreprises qui paient (comme Infomaniak) n'a pas les mêmes intérêts qu'un fournisseur dont les revenus viennent de l'exploitation des usages (comme Google ou Microsoft). Ceci ne se déduit pas d'une page marketing, c'est lisible dans les conditions générales.
Et puis il y a ce que je payais déjà sans m'en servir. La suite que je venais d'adopter embarque kChat et kMeet, une messagerie d'équipe et un outil de visioconférence compris dans l'abonnement — les équivalents directs de ceux que Google proposait dans la sienne. Je ne les avais pas choisis : ils étaient dans le paquet, et ils font le travail. Assez bien, en tout cas, pour que le compte Microsoft que je gardais uniquement pour la visioconférence devienne inutile de lui-même. On garde des dépendances entières pour un seul usage, sans jamais vérifier si ce qu'on paie déjà ailleurs ne le couvre pas. C'est le genre d'inventaire qui rapporte plus qu'une négociation de tarif.
Restent trois concessions. Je préfère les écrire moi-même plutôt que vous laisser les découvrir.
- Mon hébergeur peut techniquement lire mes fichiers. Ils sont chiffrés, mais c'est lui qui détient les clés. Je n'ai pas basculé vers un modèle où il en serait incapable — et à vrai dire, presque aucun espace de stockage grand public ne le propose, quel que soit le pays du fournisseur.
- Certains métiers exigent des certifications qu'un généraliste n'a pas. Héberger des données de santé en France, par exemple, demande une certification particulière qu'un hébergeur tout-terrain ne détient pas forcément. Si c'est votre cas, c'est un critère éliminatoire : à vérifier avant de signer, pas à découvrir après.
- Pas d'identifiant unique pour tous les outils. Dans les grandes offres, un seul compte ouvre toutes les applications de l'entreprise — et le fermer coupe tout d'un coup. Ce n'est pas inclus dans l'édition que j'ai prise. Seul, ça ne change rien. À vingt personnes, ça compterait.
Sortir d'un géant américain ne vous fait pas entrer au paradis. Ça vous fait changer de compromis, en connaissance de cause.
Ce que ça change pour les données qu'on me confiera
Cette migration n'était pas un exercice de principe. Elle avait une fin très pratique : je m'apprête à traiter des données qui ne m'appartiennent pas, et je voulais pouvoir dire où elles vont avant qu'on me le demande. L'état des lieux tient en trois points, et chacun se vérifie.
Les automatisations tournent sur mon propre serveur. Ce qui transcrit un mémo vocal, prépare le compte rendu d'une réunion ou lit une carte de visite pour en tirer une fiche contact n'est pas un abonnement à une plateforme en ligne : c'est un moteur d'automatisation que j'installe et que j'exploite moi-même — n8n, en auto-hébergé. La différence n'est pas idéologique, elle est physique. Sur une plateforme, chaque scénario transite par l'infrastructure de l'éditeur, avec ce que ça suppose de journaux et de rétention. Ici, il n'en sort pas.
Ce serveur est en France. Chez OVH, à Gravelines. Ce n'est pas une ligne de fiche technique : c'est ce qui fait la différence entre « vos données restent en Europe » déclaré et « vos données restent en Europe » vérifiable.
Le modèle d'intelligence artificielle qui lit ces données est européen. Quand une automatisation a besoin de comprendre du texte — transcrire, résumer, extraire un nom d'une image — j'appelle Mistral, éditeur français. Les données sortent alors de ma machine, et je ne prétendrai pas le contraire : elles vont chez un prestataire soumis au droit européen, avec qui le contrat se signe en direct. Un intermédiaire de moins dans la chaîne, et une seule juridiction au bout.
Il y a une exception, et je préfère l'écrire que vous laisser la trouver. Cinq de mes automatisations appellent encore un fournisseur américain, dont celle qui alimente ma veille hebdomadaire. Ce n'est pas un reste à nettoyer : c'est une règle d'aiguillage que j'applique. Ce qui est public — un communiqué, un article de presse, une page web que n'importe qui peut lire — se traite avec l'outil le plus adapté, où qu'il soit. Ce qui touche une entreprise et ses clients ne quitte pas l'Europe. Une règle pareille ne vaut que si la frontière entre les deux est écrite quelque part, et pas seulement dans la tête de celui qui l'applique.
Encore faut-il savoir ce qu'on fait tourner. À mi-parcours du chantier, j'avais écrit que plus aucune de mes automatisations n'envoyait quoi que ce soit hors d'Europe. C'était faux. Je ne l'ai pas découvert en relisant mes notes, mais en ouvrant les automatisations une par une. Un inventaire fait de mémoire est toujours faux — le mien, celui de votre prestataire, et celui du dirigeant qui vous assure que tout est carré chez lui.
Ce que j'en retiens pour une TPE ou une PME
Une migration ne se juge pas au jour de la bascule. Elle se juge à ce qu'on découvre en la préparant — et ce qu'on découvre porte rarement sur le fournisseur qu'on quitte. Ça porte sur ce qu'on croyait savoir de son propre système.
Si vous envisagez ce genre de changement, la première question n'est donc pas « chez qui aller », ni même « combien ça coûte ». C'est : qu'est-ce qui est branché là-dedans, et qui le sait ? Faites la liste avant de choisir un prestataire. Elle vous en apprendra plus sur votre entreprise que n'importe quel comparatif, et elle vous dira si le chantier est une après-midi ou un mois.
Cela dit, je ne crois pas qu'il faille changer d'outil par principe, et je serais mal placé pour vous le vendre. Ce que je prépare n'est pas un service de déménagement numérique. C'est de retirer des mains d'un dirigeant les tâches répétitives qui lui mangent ses semaines : la donnée saisie deux fois, le document recopié d'un logiciel vers un autre, le devis relancé à la main, le compte rendu rédigé le soir parce que la journée était pleine. C'est ça, le métier. Une partie de ces automatisations tournera sur des outils que je n'aurais pas retenus pour moi-même, et ça ne me pose aucune difficulté : c'est votre entreprise, vos contraintes, votre arbitrage.
La souveraineté, dans cette affaire, n'est pas le produit. C'est ce que je peux vous garantir sur la partie que je construis, et que je vous ai décrite plus haut — pas une condition que je vous impose sur le reste.
Quant à la manière d'exécuter une migration sans rien casser — dans quel ordre débrancher, quand couper, et pourquoi il ne faut jamais faire confiance à l'écran qui vous annonce que tout va bien — c'est un sujet à part entière, et j'y consacrerai le prochain article.
Reste le point de départ, qui vaut pour n'importe quel chantier : savoir ce qui est réellement branché chez vous. Pas pour quitter un fournisseur par principe — pour savoir ce qu'on lui a confié, et décider en connaissance de cause.